Auteur/autrice : Aurélien Talbot

Des hausses de plusieurs forfaits hospitaliers ont pris effet les 1er mars et 1er avril afin de réaliser 400 millions d’euros “d’économies” pour l’Assurance-maladie. Un transfert pur et simple vers les mutuelles et les patients.

Plusieurs décrets parus le 1er mars dernier sont venus officialiser des mesures contenues dans le projet de loi de finances de la Sécurité sociale pour 2026.
Ainsi, le forfait hospitalier, qui couvre les frais de repas et d’une chambre à l’hôpital, est passé de 20 à 23 euros. Dans les services de psychiatrie, ce forfait a grimpé de 15 à 17 euros. Le forfait “patients urgences”, facturé pour chaque passage aux urgences sans hospitalisation, a également augmenté, pour atteindre 23 euros, contre 19,61 euros auparavant. Un autre décret publié le 1er mars 2026 prévoit la hausse des tarifs nationaux journaliers pratiqués par les établissements de santé, comme les hôpitaux publics ou les cliniques privées. Hospitalisations, soins ambulatoires, actes chirurgicaux, séjours en centre de rééducation et de réadaptation vont coûter plus cher. L’hospitalisation à domicile (HAD) voit aussi sa tarification grimper. Au total, ce sont 400 millions d’euros d’”économies” qui sont visés pour l’Assurance maladie en 2026. Un montant qui sera à la charge des mutuelles, car celles-ci ont l’obligation, dans le cadre des contrats responsables, de les rembourser. On demande donc 400 millions d’euros aux organismes complémentaires. Quant aux 3 millions de Français qui n’ont pas de mutuelle, ils subiront directement les hausses.
Ces hausses vont donc impacter les patients les moins bien couverts et ceux qui consultent souvent et surtout des spécialistes, à savoir les plus de 65 ans.

Près de 80 % des Français disposent d’une complémentaire santé, mais restent mal couverts sur l’hospitalisation. Pensez à vérifier la vôtre pour, si besoin, la faire évoluer.

ARTICLE 13 DU LFSS 2026

Tout en augmentant les taxes imposées aux organismes de complémentaire santé, la loi de financement de la Sécurité sociale (LFSS) 2026 interdit que cette hausse soit répercutée sur les cotisations. Une disposition que dénoncent les mutuelles à but non lucratif et qui contrevient à d’autres textes de loi et au Code de la mutualité. Explications.

La loi n° 2025-1403 du 30 décembre 2025 de financement de la Sécurité sociale pour 2026 a instauré une taxe de 2,05 % à la charge des organismes de complémentaire santé, les mutuelles comme les assureurs. Après avoir rejeté son principe, les députés l’ont finalement adoptée en ajoutant à la dernière minute une disposition visant à ce que l’instauration de cette taxe ne se répercute pas sur les tarifs payés par les souscripteurs et les assurés des contrats. Il s’agit de l’article 13 de la LFSS, qui stipule que, «pour l’année 2026, le montant de ces cotisations ne peut être augmenté par rapport à celui applicable pour l’année 2025».

Un article 13 inconstitutionnel

La validité de cette disposition est vivement contestée à la fois par les mutuelles et par les assureurs, qui invoquent son inapplicabilité, des principes de droit constitutionnel et européen y faisant obstacle. Début janvier, lors d’une réunion organisée avec les ministres chargés de la Santé et des Comptes publics, la Mutualité Française, la Fédération des institutions paritaires de protection sociale, France Assureurs et l’Unocam ont rappelé leur attachement à la responsabilité collective et à la sécurité juridique du système de protection sociale complémentaire. Néanmoins, elles ont aussi rappelé aux ministres qu’elles étaient dans l’impossibilité de discuter avec eux des politiques tarifaires de leurs membres, afin de respecter le droit français et européen de la concurrence, dont le non-respect expose le secteur à des sanctions financières très élevées.
Bref, la disposition de l’article 13 prévoyant un gel tarifaire pour 2026 est très probablement inconstitutionnel puisqu’elle porte atteinte à la liberté d’entreprendre, à la liberté contractuelle et à la garantie des droits. Autant de principes protégés par la Constitution. Les mutuelles sont en outre soumises à une obligation d’équilibre financier qui fait l’objet d’un examen annuel des comptes et cet article 13 contrevient à ce titre également au droit européen, notamment en matière de solvabilité.

Le risque de fragiliser certaines structures

Par ailleurs, l’étendue du gel des tarifs prévu par la loi pose question. En effet, si l’amendement à l’origine de cet ajout visait à «garantir que la taxe sur les complémentaires santé […] ne soit pas répercutée sur les assurés», le texte interdit de répercuter sur les tarifs non seulement la nouvelle taxe, mais aussi toute autre majoration. En d’autres termes, il en irait de même de majorations fondées sur des raisons étrangères à la taxe, telles que l’augmentation des dépenses maladie ou les indexations décidées par les pouvoirs publics, avec des conséquences économiques extrêmement lourdes. Le gel des tarifs, combiné aux récentes décisions du gouvernement d’augmenter d’un milliard d’euros la taxe sur les complémentaires santé et de transférer à leur charge de nouvelles dépenses, mettrait beaucoup d’entre elles en déficit, avec un risque réel de fragilisation financière pour les plus petites mutuelles, et des conséquences in fine pour la couverture des adhérents. Des associations de consommateurs se sont d’ailleurs saisies du sujet.

L’incompréhension de l’ensemble de la profession

Il faut noter que la LFSS a été adoptée à une date à laquelle les mutuelles avaient, pour la plupart, déjà fixé les conditions de renouvellement pour 2026, et déjà informé leurs adhérents de leur cotisation pour 2026. Pour l’heure, elles n’ont donc pas tenu compte de cette disposition et ont laissé les cotisations au niveau qui avait été défini. Rappelons que l’évolution des cotisations est directement liée à l’augmentation des dépenses de santé, au vieillissement de la population, au développement des maladies chroniques, sans oublier les transferts de charges (par exemple: les forfaits hospitaliers et la hausse des taxes. Les mutuelles à but non lucratif ne font pas d’économies sur le dos de la Sécurité sociale. Elles assument au contraire pleinement leur rôle, notamment auprès des personnes en affection de longue durée dont les remboursements de soins sont deux fois supérieurs à la moyenne. L’article 13 poursuit par conséquent le travail de détricotage de la protection sociale, en imputant chaque année aux complémentaires de nouvelles charges.
L’ensemble des professionnels de la complémentaire santé, même s’ils restent à la disposition du ministère pour échanger, étudie donc les recours juridiques à leur disposition pour faire constater l’inconstitutionnalité et l’inopérance de cette mesure. À suivre…

Plus de 4 600 événements indésirables associés aux soins ont été déclarés en 2024. Ce serait bien en dessous du nombre réel de cas, faute de déclarations, souvent par manque d’informations en matière de droits des patients. Dans quel cas peut-on se retourner contre un professionnel de santé ou un établissement ? Comment l’aide juridique peut-elle vous accompagner ?

En tant que patient, en France, chacun bénéficie de droits spécifiques garantis par la loi, reconnus à toute personne indépendamment de son état de santé, qui découlent du droit fondamental à la protection de santé. Ce droit s’articule autour de 5 principes: le droit à l’information, le droit de participer à la décision médicale et au consentement aux soins, le droit d’accès aux soins et au libre choix du médecin, le droit au respect de la personne soignée, la prise en charge de la douleur du patient et les soins palliatifs.

En quoi consistent ces droits?

Chaque patient, quel que soit son âge ou son état de santé (et ce même s’il est mineur ou sous tutelle), a le droit d’être informé de manière claire et compréhensible sur son état de santé, sur les traitements proposés et sur leurs éventuels risques, afin de participer activement aux décisions le concernant. Le consentement libre et éclairé du patient est une règle essentielle: aucun acte médical ne peut être pratiqué sans son accord.
La confidentialité des données médicales et le respect du secret professionnel protègent sa vie privée. Chaque personne peut également accéder à son dossier médical et, si elle le souhaite, désigner une personne de confiance pour l’accompagner dans ses démarches de soins. Enfin, en cas de désaccord ou de difficulté, il est possible de saisir la commission des usagers au sein de l’établissement de santé. Ces droits, inscrits dans la loi, rappellent que le patient est avant tout un acteur à part entière de sa santé.

Quand vos droits sont bafoués

Si vous estimez que vos droits en tant que patient n’ont pas été respectés, ou que vous avez subi un préjudice lié à une erreur médicale, à une négligence ou à un manquement dans votre prise en charge, vous pouvez engager des démarches pour obtenir réparation et améliorer la qualité des soins.
Pour cela, il est possible d’adresser une réclamation au professionnel ou à l’établissement concerné, ce qui favorise un règlement à l’amiable. Le patient peut également saisir la Commission de conciliation et d’indemnisation des accidents médicaux (CCi), qui évalue les circonstances de l’événement et peut proposer une indemnisation. En parallèle, une démarche juridique peut être engagée: une assurance de protection juridique peut être sollicitée auprès de votre mutuelle pour vous aider dans vos démarches.

CHIFFRES À L’APPUI

  • En 2021, 17,5% des réclamations concernaient un manquement au consentement et à la liberté de choix des patients.
  • 24% montraient un manquement au droit à l’information.
  • Augmentation de 42% des plaintes à la CNIL depuis 2019 concernant l’accès au dossier médical.

Sources : Haute autorité de santé, France Assos Santé

UNE AIDE JURIDIQUE POUR QUOI FAIRE?

L’aide juridique, parfois incluse dans vos contrats, parfois souscrite indépendamment, peut être d’un grand secours dans vos démarches avec un professionnel ou un établissement de santé.

Vos interlocuteurs pourront dans un premier temps vous expliquer les textes de loi applicables dans votre cas de figure et évaluer s’il constitue une atteinte aux droits du patient. Avant toute procédure judiciaire, l’aide juridique tente généralement des accords amiables, en vous aidant à rédiger les courriers de réclamation à l’hôpital ou au professionnel de santé, en procédant à une saisine du service des relations avec les usagers, en recourant à la médiation avec l’établissement ou l’assurance. S’il n’y a pas de résolution du litige, l’aide juridique assiste le patient dans la constitution d’un dossier solide, sur la base des documents médicaux et en analysant la chronologie des faits, la nature des fautes (défaut d’information, erreur médicale, retard de prise en charge) et du préjudice (corporel, moral, financier). Mais surtout, l’aide juridique pourra vous aiguiller vers la procédure idoine et vers l’instance compétente: Commission de Conciliation et d’Indemnisation (CCI), recours devant les juridictions civiles, administratives ou pénales, saisine de l’Ordre professionnel (médecins, infirmiers, etc.). Ce sont des experts qui vous éviteront des démarches inadaptées ou inefficaces! Renseignez-vous sur la garantie Protection Juridique auprès de votre conseiller mutualiste.

Aujourd’hui, le médicament est un produit sujet au profit, aux lois du marché et de la concurrence. En France et en Europe, des associations et des collectifs militent pour que le médicament soit reconnu comme bien commun et bénéficie d’un statut juridique particulier dans le droit international. Une idée et un mouvement que nos mutuelles soutiennent.

En novembre dernier, lors des 24 h de l’Alternative Mutualiste, une conférencedébat sur les communs pharmaceutiques était menée par Gaëlle Krikorian, sociologue et militante pour l’accès aux soins et pour les droits des minorités, et membre de “Médicament bien commun”, un collectif qui regroupe chercheurs, professionnels de santé, salariés de l’industrie pharmaceutique, militants et qui conteste la marchandisation de la santé et en particulier du brevet du médicament. « L’état actuel des politiques du médicament est le résultat d’une histoire sociale et politique que l’on peut retracer », explique la sociologue, avec deux mouvements qui s’opposent, celui des usagers du médicament et celui de l’industrie pharmaceutique.

Une législation façonnée par l’industrie

Depuis les années 1980, une action collective commencée et nourrie par des acteurs issus des multinationales pharmaceutiques a conduit à de nombreuses transformations du cadre législatif, notamment en matière de “propriété intellectuelle”. « Il s’agit d’abord des règles internationales incluses dans les accords de l’Organisation mondiale du commerce à sa création, en 1994, explique Gaëlle Krikorian. Puis de leurs déclinaisons nationales : lois amendées à l’aide de textes introduits par des relais de l’industrie, en direct ou à travers la signature d’accords de « libre-échange »». L’industrie du médicament se trouve en position de monopole sur les marchés et en mesure d’imposer l’économie du secteur. D’où les impasses dans lesquelles la France se trouve concernant les pénuries, l’arrêt de commercialisation de certains médicaments, les prix des traitements.

Même les petits laboratoires s’inquiètent de Big Pharma

En septembre, le syndicat de l’industrie pharmaceutique en France (le Leem) appelait à la tenue d’états généraux du médicament, pour alerter sur la situation précaire d’un certain nombre de petites et moyennes structures industrielles européennes cantonnées au rôle précaire de sous-traitant des grands groupes. Le tout dans un contexte où les États-Unis déploient une stratégie à long terme pour retrouver leur souveraineté dans ce secteur. Or, l’État s’est au fil du temps séparé des compétences, en se reposant sur les conseils juridiques venant du monde industriel, plus soucieux de ses actionnaires que de l’intérêt général.

Un pôle du médicament animé par l’intérêt général…

Le collectif “Médicament bien commun” et de nombreux acteurs du secteur de la santé, notamment nos mutuelles, militent pour un pôle du médicament animé par l’intérêt général et la notion de santé publique, indépendant des laboratoires, même si ce pôle doit s’appuyer sur eux pour partie de la production.
L’inquiétude des petites et moyennes structures pharmaceutiques ouvre peut-être des perspectives pour reprendre la main sur le secteur. Car, pour Gaëlle Krikorian, il faut se placer dans une logique de réseaux : « Pour satisfaire un certain niveau de besoins essentiels, il faudrait produire 30, voire 50 médicaments, ce qui signifie au moins autant de sites, sachant que le processus de fabrication implique différents ateliers qui ne sont pas forcément au même endroit. Bref, la production repose sur un réseau. » Surtout si on veut éviter de se retrouver dans une logique économique globalisée. Et puis, parallèlement à la question cruciale de capacité à produire, il faut détricoter l’impunité juridique de Big Pharma en faisant reconnaître juridiquement le médicament comme bien commun, non appropriable et géré collectivement dans l’intérêt général.
Ce statut permettrait d’en finir avec les spéculations financières, d’offrir un accès équitable à des traitements de qualité pour tous, de reprendre la main sur les moyens de production, de faire des choix d’orientation des recherches selon les besoins réels de santé et non sur des critères de rentabilité !

 

EN CHIFFRES

10 entreprises concentrent 40 % du marché mondial: Johnson&Johnson, Roche, Merck & Co, Pfizer, AbbVie, AstraZeneca, Novartis, Bristol Myers Squibb, Eli Lilly et Sanofi. Les 20 plus grands acteurs contrôlent plus de 80 % du marché mondial.

60 % à 80 % de la production des médicaments reposent sur des importations, notamment depuis l’Asie (Chine, Inde)

900 structures sont actives dans le secteur pharmaceutique en France (production, distribution, services associés): des filiales de multinationales ou de géants étrangers, mais aussi de nombreuses PME et ETI françaises spécialisées.

70 % des principes actifs pharmaceutiques (API) (substances essentielles permettant de fabriquer les médicaments) sont produits à l’étranger.

22 % des médicaments remboursables sont produits en France (30 % des génériques, 27 % des vaccins, 17 % des médicaments utilisés en milieu hospitalier).

Source: leem.org

Après moult allers-retours depuis septembre, le projet de loi de financement de la Sécurité sociale (PLFSS) pour 2026 a été adopté par le parlement mi-décembre, dans une version présentée comme un compromis, mais qui maintient en réalité une logique de définancement de l’Assurance maladie compensée par de nouvelles taxes imposées aux mutuelles.

Plusieurs mesures contestées ont été abandonnées dans la version du texte voté le 16 décembre à l’Assemblée nationale. Notons en premier lieu la suspension jusqu’à janvier 2028 du passage aux 64 ans pour la retraite et du relèvement du nombre de trimestres à cotiser. Notons aussi l’abandon du doublement des franchises médicales et des participations forfaitaires.
Tous les acteurs du secteur de la santé avaient dénoncé les conséquences d’une telle mesure pour l’accès aux soins des foyers les plus modestes et des patients souffrant d’une affection de longue durée (ALD). A été également gelé le plafonnement de certains actes médicaux en biologie médicale, radiologie, dialyse ou radiothérapie.

Une enveloppe insuffisante au regard des dépenses de santé

L’objectif national de dépenses d’Assurance maladie (Ondam) a, quant à lui, été rehaussé à 3 % pour l’année 2026. Une concession jugée faiblarde : les dépenses de santé augmentant en moyenne de 4,4 % par an, l’enveloppe globale restera donc insuffisante pour couvrir les dépenses, et maintiendra les tensions budgétaires délétères.
Le PLFSS entérine le désengagement de la Sécurité sociale et la volonté de reporter les dépenses de santé sur les assurés sociaux. Pour preuve, les députés ont enterré la mesure visant à taxer les revenus issus des dépassements d’honoraires et de l’activité non conventionnée.
Le Parlement préfère piocher dans les poches des malades que dans celles de leurs médecins spécialistes. Car l’augmentation de la taxe sur les cotisations mutualistes, qui avait été rejetée par les députés, a été rétablie dans le texte définitif. Cette “taxe exceptionnelle” vise à compenser une partie du déficit de la Sécurité sociale et d’autres mesures budgétaires du PLFSS 2026, comme la création du réseau France Santé.

Un PLFSS qui pèse sur les mutuelles et leurs adhérents

Cette taxation des organismes complémentaires portée à 2,05 % s’ajoute aux 14,1 % déjà prélevés sur les cotisations des adhérents. Or, cette augmentation des taxes sur les mutuelles se répercute automatiquement sur le reste à charge des ménages, les mutuelles ne pouvant éponger ces sommes en prélevant dans les réserves qui leur sont du reste imposées par la réglementation européenne : elles sont dans l’obligation d’ajuster les cotisations en prenant en compte ces taxes et les prévisions des dépenses de santé à venir afin d’être en mesure de couvrir les risques pour leurs adhérents.
Les mutuelles dénoncent unanimement cette nouvelle taxe qui dit bien vers qui le gouvernement veut faire peser le coût de la santé. Notons d’ailleurs que le texte prévoit d’étendre aux entreprises de plus de 250 salariés une déduction de cotisations patronales sur les heures supplémentaires. Cotisations patronales qui sont censées financer la Sécurité sociale. Le définancement public de la Sécurité sociale se poursuit…

Une mission d’information sénatoriale alerte sur le phénomène de la financiarisation croissante de l’offre de soin et pointe l’absence de régulation par les pouvoirs publics. Les centres de santé en particulier font l’objet de l’appétit capitaliste.

Entre 2014 et 2023, 30 milliards d’euros ont été investis par des non professionnels de la santé dans ce secteur.
Longtemps les acteurs financiers privés ont privilégié les segments d’activités technologiques rémunérateurs comme les produits pharmaceutiques, le matériel médical, les biotechnologies. Ils ont ensuite investi dans des cliniques, puis des laboratoires de biologie médicale, des cabinets de radiologie qui affichent des taux de rentabilité conséquents (24 % pour la biologie médicale par exemple).

Désormais, et déjà depuis plus de dix ans, les investisseurs financiers privés s’intéressent à l’offre de soins de ville. On a ainsi vu proliférer des centres dentaires et ophtalmologiques: plusieurs scandales ont montré les dérives de la marchandisation de l’offre de soins dans ces structures, avec des surfacturations, des soins inutiles ou mal réalisés. Pour autant, les investisseurs financiers privés continuent de s’intéresser à l’offre de soins, réputée moins rentable, car si elle ne représente qu’un cinquième des investissements dans le secteur de la santé, le vieillissement de la population et les maladies chroniques ne cessent de faire croître les besoins, et avec eux, les parts de marché.
Certes, aujourd’hui, 66 % des centres de santé affichent des résultats négatifs en 2022, selon la Direction générale de l’offre de soins (DGOS), mais ces centres restent un moyen de capter la patientèle et de la diriger vers des filières, elles, très rémunératrices d’hospitalisation en cliniques privées. D’autant que, comme les cliniques privées, ils ne conserveront sans doute que les actes les plus simples et rémunérateurs. Un nouveau déséquilibre dans le maillage local pourrait donc apparaître qui, comme pour l’offre hospitalière, pèsera sur l’offre de soins publique.
L’assurance maladie et le Conseil national de l’ordre des médecins s’inquiètent de cette financiarisation de la santé qui engendre une “socialisation des risques” et la “privatisation des profits”. Car la Sécurité sociale finançant ces soins pour partie, ce sont de facto des cotisations maladie qui se transforment en dividendes ou en plus-values privées.
Un des rapporteurs de la mission sénatoriale le déplore: « On a laissé trop de liberté aux acteurs  financiers, regrette le sénateur Olivier Henno. Il faut plus de régulation pour que l’intérêt général  reprenne ses droits, que les objectifs de santé publique l’emportent sur les enjeux financiers.»

En 2023, les mutuelles ont été contraintes d’augmenter une fois encore leurs cotisations. Quelles sont les raisons de cette nouvelle augmentation ? Pourquoi les mutuelles à but non lucratif se voient-elles imposer les mêmes taxes que les assureurs ? Comment, in fine, sont utilisées vos cotisations ?

Tous les organismes de complémentaire santé ont eu à annoncer à leurs adhérents une augmentation des cotisations qui varie sensiblement selon le type de contrat, individuel ou collectif, et selon les structures (lire notre encadré sur l’enquête UFC-Que Choisir).
Les mutuelles, elles, ont limité autant que possible ces augmentations dans un contexte d’inflation qui a atteint les 5,2 % en 2022.

L’impact du 100 % Santé

Ce sont des décisions politiques et réglementaires qui constituent les principales causes de ces augmentations. « Avec la mise en place du 100% Santé, les mutuelles ont vu leurs prestations augmenter d’environ 60% en dentaire et de plus de 150% en audio prothèse » explique Julien Nolière, directeur général de Mutuale.
« Prenons l’exemple des prothèses dentaires où historiquement, sur des options moyennes, le remboursement d’une prothèse était de 250€ par les complémentaires et de 75,25€ par la Sécurité sociale. Avec la mise en place du 100% Santé, la part Sécu est passée à 84€ tandis que la part mutuelle est passée à 416€. Soit +8,75€ pour la Sécurité sociale et +166€ pour les complémentaires en moyenne.» La prise en charge du coût de la santé a donc considérablement augmenté pour les organismes de complémentaires privés et les adhérents supportent indirectement ce dispositif. Ce faisant, le désengagement de la Sécurité sociale se poursuit.

L’impact des taxes

Par ailleurs, la santé continue d’être taxée. Aujourd’hui, les cotisations sont taxées à hauteur de 14,07 %, ce qui correspond à prélever l’équivalent de deux mois de cotisations aux adhérents.
Les organismes se retrouvent dans le rôle de collecteur d’impôts et dans une posture qui va à l’encontre des convictions des mutuelles à but non lucratif.
Car taxer la santé, c’est la considérer comme un produit de consommation. « Considérons-nous que la santé doit être regardée comme un produit de consommation ou permette un accès aux soins au plus grand nombre ? » questionne Julien Nolière. L’arrêt de ces taxes permettrait instantanément de baisser les cotisations. « Pour rappel, les mutuelles à but non lucratif cherchent à équilibrer leurs comptes et donc à reverser le maximum des cotisations encaissées en prestations. Il est donc essentiel, pour atteindre un résultat à l’équilibre, de répercuter les taxes. Sans cela, c’est l’existence de nos mutuelles qui serait impactée à moyen terme. » D’autant qu’en parallèle la réglementation européenne impose de garder des réserves financières fortes garantissant la solvabilité des organismes auprès des adhérents.
Pour conserver ces réserves, tout en maintenant les niveaux de prestations, les mutuelles n’ont pas d’autre choix que de répercuter ces taxes.

Une priorité: l’accès à la santé

« Les mutuelles à but non lucratif n’ont pas d’actionnaire et donc pas de dividende à verser. Nous gérons nos entités mutualistes dans le but de reverser le maximum de prestations sur les cotisations encaissées » rappelle Julien Nolière. La taxation ne prend pas en considération cette spécificité puisqu’elle est appliquée à tous les organismes sans différencier ceux rémunérant des actionnaires des autres. Or, ce sont les mutuelles à but non lucratif qui ont été les plus soucieuses de limiter les augmentations pour impacter le moins possible le budget de leurs adhérents. En augmentant mécaniquement le coût de la santé, les choix politiques dessinent en creux un système à l’anglo-saxonne, avec un rôle a minima de la Sécurité sociale et l’essor de surcomplémentaires pour ceux qui le peuvent.
À l’opposé de la conception de vos mutuelles. La santé n’est pas une marchandise !

LES ASSUREURS ONT DAVANTAGE AUGMENTÉ LEURS TARIFS QUE LES MUTUELLES

L’UFC-Que Choisir a réalisé une enquête sur les tarifs des contrats individuels de complémentaires santé et relevé une hausse médiane entre les tarifs de 2022 et ceux de 2023 de 7,1 %. Autre constat: parmi les différentes familles de complémentaires, les assureurs (+9 %) et les institutions de prévoyance (+8,8 %) ont davantage augmenté leurs tarifs que les mutuelles (+6,9 % en moyenne). Ce sont donc les organismes à but lucratif qui ont le plus répercuté les taxes et le 100 % Santé. Ce sont même les trois leaders du marché qui ont eu la main la plus lourde: Harmonie Mutuelle a augmenté ses tarifs de 9,1 %, Malakoff Humanis de 7,2 %, et Axa France de 9,7 %, préférant sans doute ne pas impacter leurs actionnaires.

 

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